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Bref argumentaire à l’attention des acteurs du débat public sur la Turquie en Europe

lundi 18 octobre 2004, par Cengiz Aktar

La candidature de la Turquie à l’Union européenne fait couler de plus en plus d’encre et suscite le débat, en France particulièrement. L’opinion publique est ballottée entre une information volontairement tronquée et des clichés surannés sur le Turc. Beaucoup d’arguments utilisés restent passionnels, d’autres sont ouvertement biaisés et xénophobes. Mais ils peuvent parfaitement suffire à travailler une opinion publique déjà suspicieuse sur l’élargissement, frileuse quant il s’agit de l’islam et prête à être convaincue. Néanmoins il est souhaitable de faire le point sur ces arguments ne serait-ce que pour resituer le débat dans un environnement un tant soit peu plus sérieux et informé.

Les arguments historique, géographique et culturel

La Turquie en Europe ! Physiquement parlant, elle y est depuis 1352 lorsque les Ottomans occupèrent le château-fort de Tzympe près de Gallipolis sur la rive européenne du détroit des Dardanelles. Presque six siècles plus tard en 1915 pendant la Grande Guerre, c’est à ce même endroit que l’Empire ottoman tentait de sauver son existence après avoir progressivement perdu ce qu’il avait conquis depuis, sur le continent européen.

Historiquement parlant, les relations entre la Turquie et l’Europe c’est presque mille an de fascination mutuelle difficilement réductible à sa seule expression guerrière. Ce relationnel est certes composé de conquêtes et de reconquêtes, mais il est aussi celui de l’Europe avec un Empire ottoman autant étendard de l’Islam qu’héritier et continuateur de Byzance. Empire cosmopolite et pré-moderne, aux antipodes du britannique et du français celui-ci est un facteur de stabilité ( pax ottomanica) qui compte, et avec lequel on compose et pactise. L’Empire est aussi raison d’unité pour les Européens qui s’alliaient pour le contrecarrer. La première conceptualisation d’une unité des puissances occidentales est l’œuvre de l’humaniste espagnol Jorge Luis Vives au 16e siècle. L’Empire ottoman, durant six siècles d’existence fait partie du concert et de l’imaginaire occidental, de Machiavel à Montesquieu, de François Ier à Louis XIV, entre autres.

C’est avec les Lumières que la substance du relationnel commence à changer. D’abord les Ottomans ignorent la Renaissance et accumulent des retards considérables sur leurs adversaires tant du point de vue technique que politique. Mais surtout, l’image médiévale de l’Ottoman subit une altération radicale qui a encore cours aujourd’hui.

Dans la mémoire collective européenne retravaillée par les Lumières il ne reste de l’image médiévale de l’Ottoman (que l’on appelait d’ailleurs le Turc malgré l’incongruité historique de l’adjectif national), que sa caractéristique de conquérant hérétique car musulman, à laquelle vient s’ajouter plus tard au 18e siècle, la personnification du joug impérial, ennemi juré des nations libres.

Lourds à porter, ces attributs signifient dès lors le corps étranger à l’Europe, métaphore qui se mue en politique officielle consistant à le repousser dehors dès que celui-ci montre des signes de faiblesse à partir de la fin du 18e siècle. Le reflux ottoman débute ainsi dans les terres conquises des Balkans mais ne signifie pas pour autant le commencement d’une rupture. La retraite militaire est ici synonyme de fascination devant le savoir-faire de l’Occident ignoré jusque-là et qui devient par ce biais l’Autre de l’Ottoman et le reste jusqu’à aujourd’hui. De fait, le mouvement physique est suivi dans les esprits des Ottomans d’un intérêt tout nouveau pour l’Europe et rime avec l’occidentalisation.

Cette nouvelle ère de relations qui suit l’ère des conquêtes est à l’ouvre encore aujourd’hui. Il s’agit d’une occidentalisation volontaire, auto-imposée et qui se fait avec les moyens domestiques. Elle constitue la principale dynamique, de loin déterminante le long des deux derniers siècles dans l’aire géographique concerné.

C’est dans ce processus que se trouvent inscrits tous les succès mais aussi toutes les lacunes de la modernité turque ainsi qu’une grande partie de la sémiologie des relations Europe-Turquie ; toutes ces idées reçues, ces images d’Epinal et ces rancœurs qui demandent aujourd’hui à être dépassées par cette décision historique qui proclamait en décembre 1999 la possibilité pour la Turquie de se joindre en temps utile à la famille européenne.

Quant à l’argument géographique il suit de près la distribution religieuse et sert en fait d’alibi pour rejeter le pays musulman. Il n’est pas très difficile de deviner quelle aurait été la position de l’Union par rapport à l’adhésion d’une Turquie avec d’importantes minorités arméniennes et grecques, autrement dit chrétiennes.

Comme le rappèle à juste titre le géographe Pascal Clerc dans un article au journal Le Monde (19/11/2002), « les limites géographiques ne sont pas données par la nature mais sont des productions culturelles. Fixées dans des contextes historiques précis et pour servir des projets particuliers, ces limites sont susceptibles d’être modifiées et doivent toujours être interrogées. » Et de rappeler que lors qu’il fixait la frontière est de l’Europe à l’Oural, l’objectif de Tatichtchev, géographe officiel de Pierre le Grand, n’était point de désigner une barrière infranchissable qui n’en était pas une, mais d’affirmer la nouvelle appartenance européenne d’une Russie en pleine mutation sous le règne de Pierre.

Aujourd’hui l’inclusion du territoire habité par les Turcs dans la définition géographique de l’Europe va signifier une Europe capable de composer avec un peuple porteur de valeurs différentes tout en participant d’un socle politique commun, et capable de prouver ainsi la force de son modèle intégrateur de société humaine.

L’argument culturel est devenu un fourre-tout à travers lequel tout un chacun s’autorise à désigner l’autre comme appartenant à une culture différente et irréconciliable. On y trouve par exemple l’argument massue du “modèle de société radicalement différent” comme le dit François Bayrou à l’endroit des Turcs. En fait le modèle de société tout comme les valeurs culturelles semblent varier à l’infini et chacun a dans sa poche sa définition du culturel. Pour certains Hongrois les Roumains ne sont pas Européens, pour certains Croates ce sont les Serbes et les Bosniaques qui devraient être exclus de la définition, pour certains méridionaux les Scandinaves ne sont pas vraiment Européens. Pensez à Luigi Barzini.

N’en déplaise aux débatteurs de la culture, les citoyens de Turquie comme la plupart de leurs contemporains aspirent à devenir des consommateurs individualistes dans un environnement de droit et de justice sociale. Ni plus ni moins.

La religion islamique

Parlant d’eux-mêmes les Occidentaux ne se targuent jamais de leur appartenance religieuse tandis qu’ils aiment identifier les Arabes, Iraniens ou Turcs systématiquement comme musulmans. Loin d’être un lapsus cette vision est volontaire alors qu’il existe de millions d’Arabes chrétiens et la Turquie est un pays laïque où il n’existe pas de religion officielle d’Etat.

Ensuite de quel islam parle-t-on ? Comme pour les deux autres religions monothéistes, l’islam offre une riche variété d’interprétation de la doctrine originelle à tel point que nombre d’interprétations sont frappées du sceau de l’hérésie par les courants dominants selon les pays. En Turquie 13 millions de personnes sont d’obédience alévite qui est l’expression d’un islam libéral échappant totalement aux clichés que l’on a de l’islam en Europe. Aujourd’hui la secte alévite est considérée par nombre d’observateurs comme un pilier du laïcisme en Turquie, bien davantage que l’islam étatisé que figure la secte sunnite.

Quel est l’impact de l’islam politique en Turquie ? Régis Debray remarque que lors que l’islam est autorisé à s’exprimer démocratiquement le régime qui en résulte est teinté d’anti-occidentalisme tandis que les régimes radicalement laïques et autoritaires dans d’autres pays musulmans sont pro-occidentaux. Un contre exemple criant de cette vue manichéenne nous est donné par le gouvernement du parti démocrate musulman AKP en Turquie. Cet islam politique est, à en juger par ses réformes politiques, certainement plus moderne que n’importe quel autre gouvernement turc depuis la création de la République en 1923. En fait nous sommes en train d’assister là au développement d’une synthèse inédite entre la modernité et l’islam, contredisant du coup les clichés sur l’impossibilité structurelle de l’islam à pouvoir accepter les règles démocratiques et à être moderne.

L’analyse de l’islam politique rend aussi caduque cette lecture fonctionnelle selon laquelle des politiciens malintentionnés exploiteraient le mécontentement populaire. Il existe au sein de la vision croyante du monde une recherche identitaire qui fait de la religion le vecteur d’une expression sociale y compris chez les femmes. Phénomène intéressant, les tenants de cette modernité islamique se réclament autant que les libéraux, de la démocratie parlementaire et de la démocratie au quotidien.

Enfin les tenants de l’amalgame entre l’islam et le terrorisme qui s’expriment aujourd’hui à l’endroit de la Turquie sous forme du syllogisme : « l’islam est dangereux, les Turcs sont musulmans, les Turcs sont dangereux » feignent de ne pas s’apercevoir que la Turquie musulmane, laïque et candidat à l’Union est tout aussi vulnérable que n’importe quel pays non musulman devant les attaques des terroristes musulmans et qu’elle a besoin de l’appui inconditionnel de tous ses partenaires pour faire vivre son modèle et lutter contre ceux qui veulent le détruire. Cette lutte concerne en effet tout le monde si l’on veut éviter que la déflagration initiée par les Américains en Irak ne dégénère en clash permanent entre l’islam et l’Occident.

Le fardeau économique et démographique

La Turquie est présentée comme un pays très pauvre dont le but principal est de pouvoir profiter de la richesse de l’Union européenne. Malgré l’existence de quelques 15 millions de consommateurs possédant le même pouvoir d’achat que les autres Européens, elle apparaît comme un pays qui vivra pendant de longues années aux dépens de Bruxelles et en fait du contribuable des pays opulents.

A ce sujet il faut d’abord savoir que la présente vague d’élargissement de l’Union européenne, contrairement aux élargissements précédents, ne prévoit pas de larges subsides pour les nouveaux membres.

Il faut aussi noter que la nouvelle logique de l’élargissement consiste à responsabiliser financièrement les pays candidats dès le début de la phase préparatoire dite de pré-adhésion, et d’inciter ceux-ci, les anciens pays membres et les Institutions Financières Internationales (Banque Mondiale, Fonds Monétaire, Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement) à privilégier le crédit et l’investissement direct étranger au lieu des subsides et dons sans retour. Ces apports financiers s’avèrent bien plus efficaces, économiquement sains et peuvent grandement contribuer au décollage des économies émergentes. A ce titre la contribution d’Asaf Savaş Akat est évocatrice.

Il faut aussi rappeler que la Turquie a reçu de l’Union européenne depuis l’entrée en vigueur en 1964 de l’accord d’association, c’est-à-dire en quarante ans, un total de 3.2 milliards € toutes lignes budgétaires confondues, dont 620 millions € sont des subventions et le reste des prêts. De plus faut-il comparer cette modique somme au déficit commercial de la Turquie avec l’Union qui est de loin son premier partenaire commercial, qui évolue à un rythme annuel moyen de 10 milliards € depuis l’entrée en vigueur en 1996 de l’union douanière.

Enfin sachons que la machine économique turque est loin d’être la pire, en tout cas comparé à plusieurs nouveaux et futurs membres et que le dynamisme des acteurs économiques -qui n’apparaît dans aucune statistique- est reconnu en France comme dans l’ensemble de l’Europe occidentale. L’Union des 25 est le premier partenaire commercial de la Turquie et représente %71 de son commerce extérieur. La France quant à elle, se place en première position du stock d’investissement direct devant l’Allemagne fédérale avec 5.5 milliards €.

D’autre part le poids démographique de la Turquie est évoqué comme une donnée absolue alors qu’elle est en perpétuelle évolution et en l’occurrence, la croissance démographique est en net ralentissement depuis 1985 du fait de l’urbanisation, des contraintes de la vie moderne et de l’usage de plus en plus répandu des contraceptifs.

La population turque quant à elle est considérée d’emblée hostile alors que 4 des 70 millions de Turcs vivent en Europe occidentale de façon de plus en plus harmonieuse et s’intègrent à la vie de leur société d’accueil à mesure que les générations d’immigrants se succèdent et à condition que des politiques d’intégration sérieuses et viables sont mises en place par les pays hôtes. Dans ces cas on voit souvent d’anciens manœuvres devenir des patrons d’entreprises prospères et opter pour la nationalité du pays d’accueil. (cf. Centre d’Etudes Turques de l’Université d’Essen www.uni-essen.de/zft )

Quant au spectre des masses de chômeurs non qualifiés débarquant dans les pays de l’Union il faudrait préciser que la quasi totalité des anciens pays membres soumet la libre circulation des personnes en provenance de nouveaux membres à des restrictions draconiennes pendant minimum cinq ans. Les études les plus récentes attirent par contre l’attention sur la fuite des cerveaux de l’est vers l’ouest due à l’attrait des moyens financiers et techniques.

Il faut aussi savoir que le but de l’élargissement et de la phase dite de pré-adhésion est justement de préparer le pays candidat de telle façon que ses ressortissants préfèrent au bout du compte de rester vivre chez eux. Non seulement aucun humain sur cette terre n’émigre par plaisir et pour ce qui est des Turcs on ne voit pas pourquoi ceux-ci iraient travailler dans la grisaille du nord de l’Europe du moment qu’ils seraient capables de trouver du travail à Antalya. Ce phénomène est confirmé chez les nouveaux membres par les résultats des sondages Eurobaromètre. En effet tandis qu’au début de la phase de pré-adhésion les sondés de ces pays mettent clairement en première position leur volonté de trouver du travail en Europe occidentale, dix ans plus tard ils ne le mentionnent plus qu’en bas de l’échelle de leurs attentes de l’Europe. D’autre part, lorsque dans les années 80 la Grèce, l’Espagne et le Portugal ont joint l’Europe, leurs travailleurs, au lieu de s’expatrier dans les pays riches de l’Union ont, pour ceux qui y travaillaient déjà, entamé un retour vers le pays qui désormais leur offrait davantage grâce à la perspective européenne. Autrement dit : « Plus la Turquie se sentira chez elle en Europe plus les Turcs resteront vivre chez eux ! »

L’omniprésence des militaires dans la vie politique

L’occidentalisation dans l’Empire ottoman qui débute à la fin du 18e siècle privilégie une seule cause : celle d’assurer la pérennité de l’Etat. La transformation du corps social y est d’importance secondaire et ne se concrétise que sous la forme de conséquences des réformes qui touchent d’abord l’appareil d’Etat. Les élites réformatrices de la période républicaine tout comme celles de la période ottomane sont avant tout, les serviteurs zélés de la cause étatique. En Turquie un peu comme en France, l’Etat a priorité sur le reste, l’individu et la société.

La Grande Guerre qui sonne le glas de l’Empire ottoman est suivie de l’occupation, en vertu du Traité de Sèvres signé en 1920, d’importantes parts de la Turquie actuelle. Le rétrécissement territorial est à son apogée et l’Etat dans une situation critique. C’est la composante militaire de l’élite républicaine, largement dominante, qui sauve l’Etat, crée une république moderne sur le modèle jacobin et se dote ainsi d’une solide légitimité. Dans le nouvel Etat, l’obsession de l’intégrité et de la sécurité du territoire en tant que corollaire du traumatisme de 1920, constituera la trame fondamentale de la légitimité de la bureaucratie militaire qui perdure encore aujourd’hui. Renforcée par l’obsession de l’ordre héritée de la période ottomane qui considère tout conflit quelle que soit son origine comme un danger potentiel, cette légitimité est une constante transhistorique de la République de Turquie.

Cependant le processus de normalisation qui est à l’œuvre en Turquie, surtout après le commencement de la période de pré-adhésion cantonnera certainement le militaire aux tâches militaires. Mais ceci demandera du temps vu la légitimité de la fonction militaire et devrait se compléter en tout état de cause avant l’avènement de l’adhésion mais pas avant le début des négociations comme certains politiciens socialistes laissent entendre. La laïcité et la sécurité intérieure seront prises en charge par les forces civiles exactement comme en Grèce et Espagne dans les années 70 et 80 où la démilitarisation de la vie politique a été fortement soutenue par la perspective européenne qui leur était offerte.

Autrement, attendre d’un pays comme la Turquie qui a simplement été crée par les militaires et d’un gouvernement qui a eu dans le passé des relations très tendues avec ceux-ci, de purger la vie politique de l’influence des militaires en quelques mois relève de la mauvaise volonté.

D’autre part, il n’est pas rare de voir ces jours-ci se développer surtout en France et en Belgique une argumentation en faveur de l’armée turque, unique garante possible de la laïcité en Turquie par ceux-là mêmes qui demandent au gouvernement de tout mettre en œuvre pour réduire l’influence de l’armée turque dans la vie politique. Cette contradiction à elle seule dit long sur le piètre état de la réflexion et de la connaissance sur la Turquie actuelle.

La représentation dans le Parlement européen et la participation à l’approfondissement de l’Union

La Turquie de part la taille de sa population fournira probablement le plus grand nombre de parlementaires au Parlement européen lorsqu’elle deviendra membre de l’Union. Depuis quelques années les adversaires de l’entrée de la Turquie agitent l’épouvantail de ce « groupe turc pléthorique et monolithique » comme s’il y avait un groupe français ou anglais au Parlement européen et comme si les europarlementaires votaient selon leur appartenance nationale pour telle ou telle résolution. Cet argument trahit un mépris et une méconnaissance à l’égard à la fois du multipartisme turc, de l’europarlementarisme et de l’intérêt général européen face aux vieux réflexes nationaux. Lorsque je l’avais évoqué la première fois en public à Berlin en décembre 2002 un europarlementaire vert de la République fédérale m’a gentiment avoué qu’il n’avait jamais pensé à cet aspect auparavant. De toutes les manières le projet de Constitution vient de mettre un terme à ce débat infructueux en décidant que le nombre maximum d’eurodéputés ne peut dépasser 96 pour un pays membre quelle que soit la taille de sa population.

La Turquie est considérée comme une deuxième Angleterre qui ne serait pas prête à accepter « plus d’Europe » bien que toutes les décisions économiques et sociales du gouvernement aillent dans un sens résolument européen. Cela dit, personne ne s’attend à ce que tous les pays membres soient sur une même longueur d’onde concernant les politiques communes. C’est exactement pour cette raison que l’on a pensé aux coopérations renforcées qui ont déjà fait leur preuve par la création de noyaux durs d’Etats prêts à joindre leurs efforts en mettant sur pied une politique commune et donner ainsi l’exemple aux autres. Tant l’espace Schengen que la monnaie unique sont les fruits des coopérations renforcées. La Turquie, futur membre ne dérogera pas à cette règle. Par contre ce pays à forte tradition militaire pourrait rapidement intégrer les structures de défense commune naissantes de l’Europe et ainsi leur donner un sérieux coup de pousse.

L’insuffisance dans la conformité au Critère Politique de Copenhague

A la fin de cette année lorsque les 25 pays membres de l’Union européenne vont se concerter pour arrêter leur position sur l’ouverture au début de 2005 des négociations d’adhésion avec la Turquie, ils vont prendre une décision entièrement motivée par des considérations politiques et non techniques comme beaucoup de responsables le déclarent aujourd’hui. Certes le Rapport régulier de la Commission sur l’état d’avancement du candidat ‘Turquie’ qui sera publié vers fin septembre comportera la recommandation de la Commission sur la question de l’ouverture des négociations basée sur une appréciation technique. Mais il est évident que le test de conformité au Critère politique de Copenhague reste un exercice aléatoire pour ne pas dire politique. Car le Critère politique de Copenhague énonce des principes fondamentaux du fonctionnement démocratique, de l’état de droit et de la bonne gouvernance. Ces principes ne sont, par définition, pas arrêtés une bonne fois pour toutes et évoluent vers des perspectives toujours plus démocratiques. Aucun pays membre encore moins les pays candidats ne pourraient satisfaire pleinement ces principes. En effet plusieurs pays candidats dont l’Estonie, la Lettonie, la Roumanie et la Slovaquie étaient déclarés en leur temps prêts à démarrer les négociations alors qu’ils présentaient de sérieuses lacunes et insuffisances quant aux principes énoncés dans ce critère. Mis à part la Roumanie qui continue encore les négociations, les trois autres sont aujourd’hui membres à part entière de l’Union malgré la persistance de problèmes majeurs en matière de droits de l’Homme tels que décrits dans le rapport du Parlement européen PE 359.354 de 17 février 2004. En effet de nombreux membres des minorités russes qui vivent en Estonie et Lettonie ne possèdent toujours pas la citoyenneté de ces pays et sont de jure apatrides. La Slovaquie tout comme la République Tchèque d’ailleurs, ont des problèmes avec leurs populations Roma qui y sont souvent considérés des citoyens de second rang. Plus récemment la Croatie qui a été déclarée satisfaire au Critère politique pour commencer les négociations ne permet toujours pas à sa minorité serbe de retourner dans son foyer. Un tableau complet de ces défaillances est fourni depuis 2001 par le EU Accession Monitoring Programme (Programme de Suivi de l’Adhésion à l’UE) basé à Budapest. (cf. www.eumap.org)

Ces défaillances n’ont pas empêché les 15 de démarrer les négociations avec ces pays candidats, ni d’accueillir certains comme membre à part entière car on fait le pari que la volonté affichée par les candidats pour se réformer politiquement est sincère et que ces défaillances vont finir par disparaître à mesure que ces pays s’engageront à fond dans l’intégration européenne. Cette posture politique et non point technique est celle que l’on attend au sujet de la Turquie pour reconnaître que les mesures ouvertement révolutionnaires adoptées depuis fin 2001 sont suffisamment convaincantes pour permettre l’ouverture de la phase des négociations et de permettre ainsi de combler les indéniables lacunes comme chez les autres candidats. (cf. Annexe II -Tableau récapitulatif des réformes politiques)

Aujourd’hui les avancées démocratiques que la Turquie a réalisées rendent caduque tout prétexte pour lui refuser l’ouverture des négociations.

La nécessité de régler tous les conflits et différends historiques avant de commencer les négociations

Plus le moment de décision approche plus nous entendons de nouvelles exigences à satisfaire pour l’ouverture des négociations. Tel ancien ministre des Affaires européennes réclame la reconnaissance du génocide des Arméniens, tel autre se penche sur le cas des minorités religieuses ou encore l’exode des Grecs d’Anatolie transférés en Grèce lors de l’échange de population du début du 20e siècle.

La Turquie fera nécessairement son examen de conscience le moment venu. Le contraire paraît inconcevable si ce pays veut recouvrer son harmonie, panser ses plaies, se réconcilier avec ses voisins pour les peines réciproques qui ont été infligées et le plus important, pour se réconcilier avec elle-même. Cependant, lui demander de tout régler avant de démarrer les négociations revient à demander l’impossible dans la mesure où cet examen de conscience prendra du temps et surtout ces demandes seront (et sont) interprétées comme des tentatives inamicales qui rappèlent celles du Traité de Sèvres de 1920 démembrant la Turquie. Lors que la Turquie se sentira en confiance et en sécurité en Europe grâce à l’ouverture des négociations alors elle commencera ce travail de réconciliation, à l’instar des pays fondateurs de l’Union en leur temps, réconciliation qui continue encore aujourd’hui. Acteur ex officio de l’ouverture démocratique en cours depuis l’arrivée au pouvoir du parti démocrate-musulman, le Chef de l’Etat major Hilmi Özkök, avait qualifié cette dynamique en ces termes lors d’une interview au journal grec Elephterotypia en octobre 2003 : « nos problèmes communs seront résolus en une semaine lorsque la Turquie sera admise en Europe ».