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Télé-réalité : voyeurisme et cruauté

mercredi 3 novembre 2004, par Marie-Édith Alouf

C’est l’histoire d’un type qui voulait déclarer sa flamme à une jeune fille. Il eut l’étrange idée, pour ce faire, de demander son concours à la première chaîne de télévision française. De son côté, la demoiselle fut contactée par une société de production. Quelqu’un avait quelque chose à lui dire, lui révélerait quoi en plateau. Intriguée -mettez-vous à sa place- elle accepta l’invitation. Vint le jour attendu. Entourée de deux animateurs de télévision, la dame sut enfin, et en public, ce qu’on lui voulait. Le garçon l’avait croisée quelques semaines plus tôt. Il ne s’en était pas remis ; elle, très bien. Le malheureux bafouilla son amour naissant. La fille l’envoya paître, aimable mais ferme. Voilà comment, pour avoir voulu faire le malin, on prend une veste devant des millions de personnes... Ce conte cruel est extrait d’un épisode de « Y a que la vérité qui compte », le talk-show de Laurent Fontaine et Pascal Bataille, sur TF 1.

Les mêmes, d’ailleurs, peuvent aller plus loin dans le vachard. Cela s’appelle « Zéro de conduite ». Deux épisodes ont été diffusés. Une bande-annonce vous interpelle en ces termes : « Vous voulez piéger un de vos proches ? C’est 0,15 euro la minute. » Un coup de fil, et niark, niark, niark, vous réglez son compte à votre époux, votre copine, votre belle-soeur, rapport à une de ses sales petites habitudes. Voici donc un brave homme qui chante faux. Ça énerve sa femme. Elle appelle TF1 pour s’en plaindre, quoi de plus naturel ? Hop, TF1 débarque, truffe la maison de caméras cachées. Quelques semaines plus tard -« Chéri, j’ai des places pour la télé »- elle entraîne son mari à ce talk-show. Et là, sous l’oeil ébahi du monsieur, on diffuse les images volées de ses prestations vocales. Le public s’en paye une bonne tranche, on fait venir l’homme au centre pour l’enfoncer encore un peu. On lui promet un cadeau s’il s’empare d’un micro et chante acapella pour la joie de tous. Il s’exécute (c’est bien le mot). On espère qu’il a pris son cadeau et demandé le divorce (pas sûr, hélas...).

Dans la même émission, il y avait aussi cet homme très petit, peu gracieux de sa personne, piégé par ses copains en train de draguer (c’est là son « vilain défaut ») une bombe d’1mètre 80 (une comédienne stipendiée par la production). Elle a fait mine d’être intéressée par ses avances et lui a donné un numéro de portable. Le film, enregistré à l’insu du gars, en atteste. Les animateurs menacent de diffuser le contenu des messages téléphoniques laissés sur le portable de la bombe (qui n’a évidemment jamais rappelé). On a le coeur qui saute une pulsation. Ouf, ils ne le font pas. Le pauvre homme a tout de même un costard pour l’hiver.

Les possesseurs du câble ou du satellite ont peut-être déjà vu « Ça va se savoir », sur RTL9, calqué sur le « Jerry Springer Show » américain. Dans le genre, c’est un sommet. Ou un abîme. L’animateur s’appelle Simon Marceau. On dirait que l’adjectif « cauteleux » n’a été inventé que pour lui. Le principe ? Vous avez quelque chose à révéler à quelqu’un (vous trompez votre mari avec sa soeur, vous êtes directeur de banque le jour et danseuse nue le soir... Ce genre de bricoles qui arrivent à tout le monde) et n’osez le faire en tête à tête. Devant la France entière (et le Luxembourg), c’est plus facile, alors vous allez à l’émission. On fait venir votre interlocuteur et vous déballez votre affaire. Vous en profitez pour présenter votre amant à votre conjoint ou votre boy-friend héroïnomane à vos parents grands-bourgeois. En général, vous vous sautez à la gorge, et un videur vous évacue sous les huées du public. Crade ? Oui ! Enfin... Heureusement que c’est bidonné ! Une phrase minuscule défile à toute allure, au générique de fin : « Les scènes que vous avez vues sont interprétées par des comédiens, à partir de faits réels. » Il paraît que tout n’est pas simulé. Que les scènes jouées par des comédiens ne servent qu’à appâter de futurs témoignages... Peu importe. Y a qu’le résultat qui compte, comme diraient Fontaine et Bataille.

Il y a quelques semaines, TF1 a lancé « La Loi de la peur », adaptation du programme américain « Fear Factor ». Vous êtes barbouillé et n’arrivez pas à vomir ? C’est le programme qu’il vous faut ! Le propos est le suivant : vous avez une phobie, une angoisse, bref un problème ? Confrontez-y vous devant le monde entier ! Voici Sandrine, par exemple. Elle a peur des asticots. Ce n’est pas très handicapant, dans la vie de tous les jours. C’est assez facile à éviter, les asticots. Suffit de ne pas aller à la pêche. Ben non. Là voilà qui se soumet à cette épreuve : plonger la tête dans un réceptacle grouillant de vermine et en retirer « un maximum de têtes et de pattes de poulets » en trois minutes... Vous étiez prévenus.

D’apparence plus anodine, il y a « Zone rouge », un jeu de connaissances présenté par Jean-Pierre Foucault. Rien à voir avec le sympathique et familial « Qui veut gagner des millions ? ». Ici, même le dispositif est hostile. Vous répondez à des questions ficelé sur un siège incliné, seul au milieu d’un plateau rouge. Cerné par des flammes, vos pulsations cardiaques sont enregistrées en permanence. Si elles dépassent un maximum autorisé, vous perdez les gains accumulés. Bah, ce n’est qu’un procédé humoristique, diront certains. Pas seulement. C’est un accès à l’intimité de la personne, ses émotions, et ça, c’est une inquiétante nouveauté. À quand les détecteurs de mensonge ?

« J’ai décidé de maigrir »(M6), quant à elle, sous ses prétentions « documentaires », nous mettait le nez sur les bourrelets et capitons (et les souffrances psychologiques) de jeunes filles qui n’avaient pas nécessairement conscience des implications finales de cette émission. Là aussi, il y a une intrusion dans l’intimité de la personne, à la limite du tolérable.

Dans « Bachelor » (le célibataire), sur M 6, 25 demoiselles en robes du soir extravagantes s’affrontent pour gagner... rien de moins qu’un être humain ! Un homme « idéal », c’est-à-dire beau et riche... Pour y parvenir, toutes les mesquineries sont permises.

Et que dire de ces émissions musicales reposant sur un « casting », comme « Popstars » ou, actuellement, « À la recherche de la nouvelle star » ? Ce ne sont que rebuffades et perfidies, à l’encontre de gamines de 19 ans qu’on renvoie éplorées dans leurs foyers, après les avoir réduites en miettes devant la France entière. « C’est de l’abattage. Ils nous traitent comme des chiens », témoignait une jeune recalée d’« À la recherche de la nouvelle star » [1]. Que dire de toutes ces émissions -« Loft Story » and co- où le public « vote » pour éliminer, comme un vulgaire patron dégraisseur ? Que dire de « Nice People », copie du Loft à la sauce européenne, où les concurrents sont ravalés aux plus éculés clichés sur leurs pays d’origine ? La Polonaise est lourdement soupçonnée de calmer ses angoisses à la vodka, le Portugais est contraint d’interpréter une chanson, déguisé en Linda de Souza, le Français et l’Italien sont présentés comme des saute-au-paf de première, etc.

Inutile d’allonger la liste pour dresser ce constat : nous sommes dans l’ère de la télé « méchante ». Humiliations en direct, flicage à domicile, exclusion... Pour passer à la télé, il faut accepter ce traitement. C’est le prix à payer. Et la télé prétendument « gentille » relève en réalité du même principe : il n’y a qu’à voir Arthur récompenser de braves gens en réalisant leurs « rêves d’un soir » (de façon d’ailleurs avaricieuse, comme l’ont dénoncé certains candidats réveillés en plein rêve). Dans les deux cas, il y a une instrumentalisation de la personne, au bénéfice d’un effet de télévision, qu’il soit de l’ordre de l’émotion larmoyante ou de la pulsion perfide.

Notes

[1] Le Nouvel Observateur, 3 avril 2003.