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Pourquoi les hommes sont-ils dingues de foot ?

jeudi 6 juillet 2006, par Monique Pivot

A l'origine était la Terre, ronde – ou presque – comme un ballon de football. Ce détail pourrait expliquer, en partie, pourquoi le foot est une passion planétaire, que d’aucuns jugeront envahissante, voire dévastatrice. Masculine à coup sûr. Et passion avant tout. D’ailleurs, à ce propos, n’oublions pas que le mot passion vient du latin passio, la souffrance… En cette période d’invasion footballistique, il est bon de se demander ce que les hommes – quelques femmes aussi, mais nous constaterons que leur comportement diffère considérablement – peuvent bien trouver à ce sport, et comment leur psychisme et leur conduite sont influencés par ce qu’ils en savent et en perçoivent. Autrement dit, pourquoi plusieurs millions de supporters (on parle de 37 milliards de téléspectateurs – en audience cumulée – attendus cet été pour le Mondial en France, soit deux fois plus que pour les Jeux olympiques !) vont s’entasser sur les gradins ou rester scotchés devant leur poste.

“Dès qu’il a tenu sur ses jambes, mon fils s’est mis à shooter dans le ballon”
Le supporter, le fan n’arrive pas là par hasard : dès l’enfance, le football est un rite privilégié qui signe l’entrée du garçon dans le monde « viril ». Cette culture particulière se transmet de père en fils. « Dès qu’il a tenu sur ses jambes, mon petit garçon s’est mis à shooter dans le ballon – et dussent les féministes me taper sur les doigts –, bien plus que ma fille au même âge », témoigne Yves. « Chaque soirée passée avec mon père devant les matchs du grand Saint-Etienne compte parmi mes souvenirs d’enfance les plus marquants, raconte Eric. Ma mère s’installait dans une autre pièce. Mon père m’appartenait. Personne d’autre ne pouvait comprendre ce que nous vivions pendant une heure trois quarts. » « Le football est une des figures dans lesquelles s’éprouve le statut masculin, écrit Patrick Mignon (1), chercheur au laboratoire de l’Institut national des sports et de l’éducation physique. On y apprend à se faire respecter, on s’expose à la douleur et à l’effort, on se prête au défi, dans le jeu ou face à d’autres supporters. Mais c’est aussi simplement qu’on y est “entre soi”. » « Ma compagne l’a accepté petit à petit : le foot est devenu ma rencontre rituelle avec mes amis hommes, confirme Jérôme, 35 ans. Un espace qui dépasse le cadre du football et auquel je tiens. Le seul qui demeure en dehors des femmes. »
Les hommes peuvent afficher des émotions qu’ils n’osent pas montrer d’ordinaire
En dehors des femmes : voici dessinées les limites du terrain où l’on va tout à la fois regarder et agir par joueur interposé, s’identifier à ce dernier ou le rejeter, se l’approprier ou le vouer aux gémonies, l’admirer, voire envier sa chance, ce qui brusquement lui confère du mérite. Pour qui s’intéresse au football, l’indifférence est le seul péché capital. Devant un match, les hommes crient, pleurent, s’agitent comme des enfants, s’embrassent, boivent, s’engueulent… « C’est vrai, je m’autorise des émotions que je n’oserais pas exprimer dans ma vie quotidienne, que ce soit au boulot, chez moi ou même avec certains amis », reconnaît Eric.
Le supporter fait partie d’un clan, d’un groupe, d’une chapelle
Les fans de foot font partie d’un clan, d’un groupe, d’une chapelle. Le stade, église des temps modernes ? Ils viennent y acclamer leurs dieux, saluer leurs idoles, prier pour leur victoire. En se battant, ou en encourageant leur équipe à se battre, ils acquièrent une identité. Ils jouent à la guerre, comme quand ils étaient petits. « Le football a la capacité de réactiver ou de rendre visibles des appartenances et des revendications d’appartenance », poursuit Patrick Mignon. « Un de mes slogans préférés, c’est “Fier d’être marseillais”, raconte Joseph, supporter de l’OM depuis toujours. On critique souvent la ville et ses habitants, les gouvernements rechignent à nous aider mais, pendant huit ans, avec Tapie, notre club a mis toute l’Europe à ses pieds. Oui, je suis fier d’être marseillais ! »

A l’heure où le patriotisme est mal vu et mal vécu, le « supporterisme » constitue un « rituel de rattrapage ». Il permet à la fois de s’exprimer sans détours et avec débordements, sans souci de l’autre mais en collaboration avec lui, et il n’est nullement ponctuel : il a le droit et le devoir d’exister en dehors des rencontres. « Avant, pendant et après le match, c’est tout comme, explique Pierre. Avant, on se téléphone, on organise et on espère ; pendant, on participe ; après on défait et refait en mangeant un morceau ensemble. C’est la troisième mi-temps. » La passion des « dingues de foot » n’est jamais assouvie. Ils vivent avec intensité la fusion avec leur club, leur ville, leur région ou leur pays. Là sont leurs racines, d’origine ou recréées.

Cette appartenance à un groupe réveille en eux l’esprit de corps, le sentiment de faire partie d’une tribu dont les rites sont codifiés, où ils se fondent et se retrouvent à la fois. A ce jeu-là, les hommes sont plus forts que les femmes. D’après Freud, c’est leur commune possession d’un pénis qui leur donne le sentiment d’appartenir à un groupe, celui de ceux qui l’ont, par opposition à celles qui ne l’ont pas – et un manque pousse rarement à faire groupe.


Le foot se vit dans l’instant, voire le passé. Or les femmes sont plutôt projetées vers l’avenir
Deux autres raisons expliquent l’inégalité entre les deux sexes au regard de ce sport : tout d’abord, une moindre disponibilité (temps, argent, affect) de la part des femmes. Car le vrai supporter est un fidèle qui « donne de lui-même » et ne rechigne pas à la dépense en temps et en argent. Ensuite, une relation au temps différente. Le football se vit dans l’instant, voire le passé. Or, parce qu’elles donnent la vie, les femmes sont, elles, plutôt projetées vers l’avenir. Elles utilisent moins, aussi, le vocabulaire outrancier, parfois même ordurier, supposé « viril », qui est la marque du « vrai » supporter. Elles sont moins sensibles aux valeurs de force et de solidarité qui fédèrent entre eux les « footeux ». Moins sensibles, aussi, à ce que Patrick Mignon appelle la « logique du défi », qui caractérise bon nombre d’activités masculines, que le défi soit réel ou imaginaire.

Lors des matchs de préparation à la Coupe du monde, l’Argentine a battu le Brésil : 1 à 0 seulement, mais à Rio de Janeiro. Le lendemain, la presse de Buenos Aires titrait : « 100 000 morts à Maracana » ! Et c’est vrai que la défaite est souvent assimilée à une mort. Une image à laquelle on adhère difficilement côté femmes. Quand on donne la vie, on a peut-être une idée plus claire de ce qu’est vraiment la mort. En outre, les femmes n’ont pas la moindre possibilité de s’identifier à Zidane, Maldini ou Ronaldo. Si elles les admirent – Zidane pour sa maîtrise du ballon, Maldini pour ses yeux bleus ou Ronaldo pour son génie et l’argent qu’il gagne –, leur miroir, quand elles s’y regardent, ne leur renvoie pas l’image d’un joueur de foot.

On comprend mieux que les femmes ne soient pas des « piliers de stade ». Il en existe, cependant, qui osent déclarer leur flamme. Il s’agit alors d’un don total de soi, comme celui qu’a consenti Martine au Racing Club de Lens, champion de France et récent finaliste de la Coupe. Fille de son père (l’amour pour le football et pour un club passe généralement par ce pléonasme), ancien joueur de l’équipe de Liévin et supporter de Lens, elle a épousé les « Sang et or » au point de devenir chef d’une section de supporters. Au Romantic, un café où se retrouvent les acharnés, un tiers des inscrits sont des femmes. C’est rare : même à Saint-Etienne, durant les années de gloire, on en comptait à peine une pour dix hommes.

 
Le foot possède tous les ingrédients nécessaires à unidéal démocratique
Le sport en général, et le football en particulier, « participe d’un lien social qui propose une réponse au malaise dans la civilisation…
Il happe notre sensibilité, il suscite passions et communions fusionnelles », affirme André Terrisse (2). Lesquelles communions dégénèrent parfois, devenant violences et flambées de haine comme peuvent en avoir les foules.

« Le football condense la plupart des phénomènes de société, explique le sociologue Christian Bromberger (3). C’est un révélateur. Et cela à tous les niveaux : le problème identitaire, le rapport hommes-femmes, le statut des émotions. » Pourquoi le foot plus que d’autres sports ? « Parce que le foot est le référent universel. C’est un jeu simple, qui a une unité de lieu (contrairement au cyclisme), de temps et d’action et est pratiqué dans le monde entier. […] Il met en œuvre tous les ingrédients nécessaires d’un monde contemporain à idéal démocratique – ascension sociale (le dernier peut devenir le premier), exaltation du mérite et de la solidarité (planification collective, division du travail par poste) et rôle de la chance (le pied est moins bien innervé que la main) – et laisse libre cours à l’aléatoire. La preuve, le football est le seul sport où l’on marque contre son camp. »

TEMOIGNAGES :
Francis Huster, comédien : “Je joue tous les dimanches matin”
« Je suis fan de foot ! Il y a des sports qui sont des jeux, d’autres qui représentent plus que le jeu. Comme le football, où l’homme se bat avec les règles. C’est le miroir de la vie sociale : on reçoit des cartons rouges, il y a des injustices, ce n’est pas toujours le meilleur qui gagne… C’est aussi une sorte de franc-maçonnerie : on peut parler de foot dans le monde entier et déclencher aussitôt de la sympathie. Dans ma vie, le football est une respiration indispensable. Je joue tous les dimanches matin. Si je suis au théâtre et qu’il y a un match à la télé, je demande qu’on me fasse des signes en coulisse pour m’indiquer le score… Pour la Coupe du monde, j’ai annulé tout ce que j’avais à faire. Mais je ne pouvais pas rater ça : la prochaine fois que ça se passera en France, ce sera en 2050 ! »
(Propos recueillis par Monique Neubourg)
Marc-André, prof de lettres à Nantes : “J’en ai rien à foot…”
« Je hais le football ! Regarder la retransmission d’un match m’est insupportable ! Petit, j’ai joué deux fois comme goal, histoire de ne pas devoir courir derrière un ballon, ce que je trouvais déjà ridicule. Et ça m’a suffi… Non seulement les “sports d’équipe” ne me conviennent pas, mais en plus le foot met en avant de soi-disant “valeurs” masculines qui ne sont pas les miennes : l’idéologie du plus fort, de la violence, du chauvinisme. Je n’aime pas non plus le rapport artificiel d’identification au groupe que l’on trouve exacerbé dans le football : “On a gagné !” Pourquoi ce “on” ? Je n’ai jamais compris. Tout cela, mêlé aux débordements sur les stades, me renvoie à une image trop primaire de l’être humain, qui va à l’encontre de mon idéal d’évolution. D’autant que le foot est devenu un gigantesque business, entretenu par un battage médiatique insensé, qui présente tous les symptômes d’une “culture obligatoire”. Voilà un véritable système d’oppression dans lequel je ne veux pas entrer. »
(Propos recueillis par Erik Pigani)
 
Jérôme Savary, directeur du Théâtre national de Chaillot : “Faut-il donner un ballon à Macbeth ?”
« Je suis fan de foot, mais là, on en parle trop ! Comme je suis claustrophobe, je n’assiste aux matchs que si je suis invité dans les loges d’honneur… La Coupe du monde, je la regarderai à la télé… si j’ai le temps. Le plus étonnant, c’est comment 22 bonshommes en short – une tenue pas vraiment sexy – arrivent à fasciner 80 000 spectateurs. Au théâtre, je n’ai jamais trouvé un tel rapport qualité-prix. Vous pouvez mettre 22 danseuses sur une pelouse, vous n’obtiendrez jamais ce résultat. Une simple histoire de ballon ? En plus, même si on est 80 000 dans un stade, on a toujours l’impression d’être près des joueurs. Or, si un théâtre faisait 80 000 places, on ne verrait pas les acteurs aussi bien. Faut-il peindre les scènes en vert ? Changer l’éclairage ? Donner un ballon à Macbeth ? »
(Propos recueillis par Monique Neubourg)
 
 
ECRIVAINS :
Les fous du stade
« Tout ce que je sais de plus sûr à propos de la moralité et des obligations des hommes, c’est au football que je le dois. » Cette phrase est signée Albert Camus, écrivain et gardien de but du Racing Club de l’Algérois. Poètes, romanciers, dramaturges, ils étaient ou sont tous fous de football. Ou presque. Blaise Cendrars, Rainer Maria Rilke, Henry de Montherlant, Vladimir Nabokov, Léon-Paul Fargue… Des noms fameux parmi d’autres que vous pourrez retrouver dans “Football et littérature” (Stock, 1998), l’anthologie conçue par Patrick Delbourg et Benoît Heimermann, lesquels n’ont pas oublié de citer les farouches ennemis de ce sport, comme Frédéric Dard, George Orwell ou Umberto Eco.
 
EPOUSES :
Avis aux délaissées
70 % des Françaises s’en moquent éperdument, et 8 % la redoutent (4). On comprendra pourquoi certaines tenteront d’échapper à tout ou partie des 64 matchs, en programmant des sorties entre copines au ciné, au théâtre, au resto… Obligée de rester à la maison, et à défaut de vouloir applaudir les buts, fixez-vous en un : apprenez une langue étrangère, initiez-vous à l’astronomie, découvrez Internet (tapez “anti-foot”, vous trouverez des pages hilarantes sur les joueurs et leurs supporters).L’association La Coupe est pleine organise des dizaines d’activités pour vous permettre d’échapper à cette épreuve, et centralise toutes les données nationales concernant les possibilités de loisirs en dehors des stades. Renseignement : 39, rue du Général-Eboué, 92442 Issy-les-Moulineaux Cedex.“Que faire pendant les matchs ?” Les packs de trois cassettes vidéo Sony contiennent un livret plein de bonnes idées.
Oubli du foot garanti et jalousie des maris assurée : la troupe de stripteaseurs
The American Dream Men est en tournée exceptionnelle aux Folies Bergère, jusqu’au 5 juillet. T. : 01.44.79.98.98.
 
 
1 - Patrick Mignon, “La Passion du football” (Odile Jacob, 1998)
2 - André Terrisse : « D’une jouissance à l’autre », IVe colloque Sport et psychanalyse.
3 - Interviewé dans “Libération” le 12 mai 1998.
4 - Selon un sondage Ipsos-Galeries Lafayette réalisé en avril 1998.(Eric Pigani)