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L’Introduction à l’art du Toreo

lundi 1er mars 2004, par André Viard

L’art de toréer, à l’image de celui d’écrire, repose sur un alphabet, une grammaire et un style. Et si le but à atteindre demeure la création artistique, de même que la poésie la plus pure et la plus novatrice aura toujours besoin pour exister d’utiliser des mots, l’art de toréer ne peut naître qu’à travers une technique. De ce point de vue, certains toreros eurent un rôle déterminant en inventant l’alphabet et la grammaire (ce que l’on nomme les règles de base), que d’autres se chargèrent de perfectionner, donnant naissance, comme dans tous les arts majeurs, à diverses écoles : classique, moderne, néo-classique et post moderne. L’affaire se complique lorsque l’on constate qu’à partir des qualités artistiques ou de la poétique de chacun , des différences peuvent surgir entre toreros qui se rattachent à une même école, ou que des similitudes peuvent apparaître entre toreros d’écoles différentes. Cette perméabilité des genres ne facilite pas une connaissance objective de l’Art taurin et il ne s’agit bien évidemment pas d’occulter la part prise par les émotions ressenties dans l’appréhension que peut avoir le spectateur occasionnel d’une faena, même si celui-ci ne parvient pas à déceler, au-delà de la personnalité et du style des divers toreros, les différences ou les similitudes dans leur pratique du toreo. Pourtant, au-delà de l’impression première, une lecture plus profonde de la tauromachie est possible : de même que les spécialistes de la langue lorsqu’il s’agit d’écriture, les professionnels de la tauromachie savent déceler, au-delà du style, les fautes d’orthographe, de syntaxe ou même de goût. Cette lecture-là est essentielle et enrichit quotidiennement le savoir des professionnels, tandis que les aficionados ne s’y livrent que rarement par méconnaissance de concepts de base dont ils ignorent souvent jusqu’à l’existence. Ce qui, sur une même faena et bien plus que la diversité de goûts, explique la diversité de points de vue entre profanes et initiés.

L’art de toréer doit-il obéir nécessairement à des règles immuables et si oui, lesquelles ? En d’autres termes, la Tauromachie contemporaine, n’est-elle pas libre d’innover en s’affranchissant des règles du bien toréer, édictées depuis près de deux siècles, comme la peinture sut s’affranchir des règles du bien peindre héritées de l’Antiquité ? Au regard de l’évolution du toreo moderne, les règles classiques qui présidèrent aux débuts de la tauromachie ne doivent-elles pas être considérées aujourd’hui comme caduques sous peine d’apparaître comme des entraves à la liberté de création des toreros ? Picasso, Matisse, Modigliani, Van Gogh ou Basquiat auraient-ils pu s’exprimer si on leur avait imposé de peindre comme Rembrandt et Miquel Ange ? Et les toreros modernes n’ont-ils pas élevé le toreo à un niveau de technique et de domination difficilement concevable à l’époque de Belmonte ? En matière de tauromachie, poser la question de la pérennité des règles équivaut à reconnaître sa méconnaissance de leur nature : loin de n’être qu’une construction de l’esprit qui ferait d’elles un dogme théorique rigide, parar, templar, mandar, cargar la suerte... celles-ci sont le fruit d’une expérience pratique, celle des premiers toreros, et correspondent à un savoir-faire acquis face au toro. Immuables dans leur fondement, le toro, et dans leur formulation, elles sont susceptibles d’évoluer par nature en même temps que lui et portent en elles les germes de leur modernité. Théoriser est donc possible, à condition de ne pas se contenter de manier les concepts de façon abstraite mais au contraire, en retrouvant face au toro et au-delà des mots l’esprit des anciens qui engendra les lois. La tâche est ardue.
Première difficulté : Tout comme la photographie, le toreo est un art mensonger et les apparences sont trompeuses : comprendre à partir d’une passe, ou d’une séquence de passes, les rapports physiques qui régissent les déplacements de deux corps, l’un vertical et l’autre horizontal, équivaut à résoudre le problème tauromachique en termes de géométrie dans l’espace. Osons une comparaison à partir d’une succession d’images sur l’écran : on peut apprécier cette succession d’images pour son aspect esthétique ou pour les souvenirs qu’elle ramène à notre mémoire ou encore parce qu’elle parle de façon plus ou moins subliminale à notre imaginaire. C’est le regard forcément subjectif du spectateur occasionnel : il aime ou pas ce qu’il voit sans être toujours capable de dire pourquoi. Mais on peut aussi vouloir comprendre comment ces images s’agencent entre elles pour donner naissance à la séquence visualisée. On cherchera alors à disséquer chaque plan, chaque séquence, pour découvrir la dextérité du réalisateur et comprendre comment il est parvenu à nous émouvoir. C’est l’oeil objectif du cinéphile qui puise dans ses références, détaille la technique et est à même de porter un jugement critique fondé sur l’analyse objective. Or, bien que l’art taurin génère la passion, il est rare que le spectateur fasse l’effort d’aller au fond des choses : la plupart du temps, il se contente de son impression subjective et le jugement qu’il porte est a priori influencé principalement par ses goûts ou les effets de mode. Ce qui ne pose pas problème, chacun étant libre de choisir ce qu’il aime, mais rend difficle tout débat théorique objectif.
Deuxième difficulté : si la diversité des styles fait la richesse de la tauromachie actuelle et si tous les toreros sont aujourd’hui d’accord pour considérer que l’essentiel est de lier les muletazos entre eux sur un terrain le plus réduit possible, certains entendent le faire en perpétuant la règle classique tandis que d’autres cherchent des solutions nouvelles ; en outre, chaque torero apportant une part d’interprétation personnelle, il prend le risque, si son travail est insuffisamment lisible ou pèche par manque d’orthodoxie, d’accentuer le décalage existant entre l’intention de l’artiste et la compréhension qu’a le public de son oeuvre.
Troisième difficulté : intuitifs pour la plupart, les toreros ont de leur art une perception toute physique, parvenant, (ce que certains peintres recherchent parfois toute une vie) à laisser s’exprimer leur corps sans que la justesse de leur gestuelle ne soit polluée par une trop froide réflexion. Or, s’il est souhaitable que coexistent dans l’arène toreros avant-gardistes et artistes classiques, les faire s’exprimer sur un sujet aussi intime que leur rapport à l’art qu’ils pratiquent, n’est pas facile.
Quatrième difficulté : ayant choisi de créer en silence, les toreros ont laissé le champ libre aux techniciens de tertulias qui du haut des tendidos entendent bien leur expliquer comment s’y prendre. Le grand public étant par ailleurs plus sensible aux phénomènes de modes et à la personnalité des toreros qu’à leurs concepts du toreo, une grande confusion s’est instaurée permettant aux toreros dont le succès public est le plus important d’apparaître ipso facto comme ceux dont le toreo est le plus pur.
Cinquième difficulté : si quelques aficionados anciens ou une poignée de critiques conservent en mémoire les principes du toreo classique tels qu’ils furent énoncés, Parar, Templar, Mandar, Cargar la Suerte... bien peu se révèlent capables d’expliquer de façon claire aux nouveaux aficionados ce que recouvrent ces vocables rigoureux. Et ce déficit de communication, voire de connaissance, nous renvoie à la problématique fondamentale de la tauromachie contemporaine : peut-on la pratiquer en respectant des règles qui datent du siècle passé ou doit-on bafouer ces règles pour sacrifier à la modernité ?

La personnalité, facteur de confusion. Classer les toreros en fonction de leur appartenance à telle ou telle école et à leur observance plus ou moins stricte des règles peut paraître arbitraire si l’on ne maîtrise pas parfaitement les mécanismes du toreo et que l’on apprécie surtout chez chacun d’entre eux l’expression de sa personnalité, agrégat complexe de qualités innées et d’un savoir acquis. Tout art, aussi vivant et évolutif soit-il, reposant sur un projet, un savoir et une philosophie -à quoi il faut ajouter, dans le cas de la tauromachie, du courage- il peut donc être tout aussi pertinent de classer les toreros en fonction du degré respectif de ces quatre constantes - courage, technique, qualités artistiques et ambition - que l’on retrouve chez chacun d’eux, et qui mises ensemble constituent sa personnalité, laquelle nourrit le style. Si l’on considère comme principe de départ que le torero doit réunir un tout représentant le summum des qualités et conditions requises, divisé en quatre parties égales : un quart de technique (je sais), un d’ambition ou d’d’ici (je veux), un de courage (je peux), et un dernier dans lequel on trouverait les qualités artistiques ainsi que des circonstances extérieures telles que la chance, le rôle de l’entourage professionnel, le toro, l’accueil du public, de la presse, le charisme, l’impact médiatique, les phénomènes de mode... L’idéal étant de posséder au plus haut degré toutes ces qualités fondamentales pour avoir une chance de devenir un grand torero d’époque, on peut décider arbitrairement qu’il faut au moins la moitié du tout pour réunir les chances d’être simplement un torero acceptable. Partant de ce postulat de base, on comprend que miser exclusivement sur les circonstances extérieures que sont la chance, l’effet de mode, la bienveillance du public et de la presse ou sur ses propres qualités artistiques ne mène pas très loin. Courage, ambition et technique apparaissent comme des valeurs plus fiables, quoique insuffisantes prises individuellement, mais qui combinées entre elles de façon parfois irrationnelle donnent naissance à des cheminements empiriques et variés qui autorisent par exemple la réussite de toreros techniques et ambitieux quoique relativement peu courageux (je sais et je veux mais je ne peux pas), celle de toreros courageux et ambitieux cruellement dénués de technique (je peux et je veux mais je ne sais pas), ou celle de toreros techniques et courageux mais d’ambitions limitées (je sais et je peux mais je ne veux pas). Une exception confirme la règle. Paradoxalement, tout se passe parfois comme si contrairement à tout ce qui vient d’être démontré, les qualités artistiques, parce qu’elles touchent à l’universel, suffisaient dans certains cas très rares à donner naissance à des toreros de dimension mythique, bien qu’ils soient dépourvus de courage, ou de technique, ou d’ambition. Et parfois des trois (je ne sais pas, je ne veux pas, je ne peux pas... mais je suis !) Ce faisant, nous aurons sacrifié au plaisir sophiste de la tertulia, sans pour autant avancer d’un pas dans la connaisance du sujet qui est, rappelons-le, de savoir si une connaissance objective de la tauromachie est possible.

Le 29 mars 1950, Domingo Ortega prononça à Madrid une conférence qui fit date.
Intitulée, "El Arte del Toreo", elle définissait, selon Domingo Ortega, les règles du toreo le plus pur, celui de Juan Belmonte, menacé alors dans son essence classique par l’apport contreversé de Manolete, qui par sa technique en apparence contradictoire et en raison du succés qu’il avait remporté auprès du public, représentait, selon le maestro Ortega, une menace importante pour le toreo classique qu’il dénaturait. Cinquante ans plus tard, l’apport technique tant décrié de Manolete a été assimilé et son modernisme a enrichi la norme classique. Mais le débat s’est déplacé. Et si la conception classique du toreo dont le principe de base est qu’il faut dominer le toro en le toréant par le bas, chemine dans l’histoire à travers plusieurs générations de toreros importants, Belmonte, Domingo et Rafaël Ortega, Antonio Bienvenida, Antonio Ordoñez, Antoñete, El Viti ou Joselito représentant la branche rondeña, Pepe Luis et Manolo Vázquez, Manolo Gonzalez, Curro Romero, Rafaël de Paula et Emilio Muñoz incarnant la sévillanne, un nouveau modernisme est apparu, dont le but, tout comme pour Manolete, est de tirer un meilleur parti des circonstances du moment. Partant de Luis Miguel Dominguín, cette école plus pragmatique part du principe que le toro actuel étant moins mobile et moins encasté, il faut, au lieu de le dominer par le bas, l’aider à développer ses charges en l’obligeant le moins possible. De Dámaso Gonzalez à Espartaco, passant par Jesulín et culminant avec Enrique Ponce, ce nouveau modernisme, remportant un succés public considérable, est longtemps apparu irréversible, le toro contemporain, de par ses caractéristiques, semblant interdire tout retour à un classicisme rigoureux. D’autant que pour s’adapter à ce toro, le toreo classique a dù évoluer en un toreo néo-classique à travers une lignée de toreros prestigieux tels que Manzanares, Robles, Ortega Cano, Roberto Domínguez ou César Rincón, appliqués à toréer de la façon la plus pure possible, mais en intégrant toutefois certains acquis techniques de la modernité.