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Bayrou, le troisième homme

lundi 19 mars 2007, par Jacques Gevers

Sarko » face à « Ségo » : ce serait forcément un duel gauche-droite. Jusqu'il y a peu, la majorité des observateurs pensaient que l'élection présidentielle française serait bipolaire. Qu'après un premier tour (le 22 avril) déployant une palette de personnalités et de couleurs, le second tour (le 6 mai, jour de la Sainte-Prudence !), limité aux candidats arrivés en tête, opposerait, dans une configuration très classique, le représentant de la droite libérale, Nicolas Sarkozy, à celle de la gauche socialiste, Ségolène Royal. Ainsi, pensait-on, les choses rentreraient dans l'ordre. On éviterait, surtout, la réédition de cet incroyable 21 avril 2002 : ce soir-là, Jean-Marie Le Pen était arrivé en deuxième position au premier tour ! Il éliminait ainsi l'ancien Premier ministre de l'époque Lionel Jospin (PS) et bombait le torse pour affronter Jacques Chirac au second tour.

Et puis, voilà qu'un troisième larron vient troubler ce scénario trop prévisible, en jouant benoîtement à l'empêcheur de s'étriper à deux. François Bayrou, l'homme du centre, n'en est pas à son coup d'essai : il s'était déjà présenté à la présidentielle de 2002. Mais, au-delà d'un succès d'estime, il avait dû se contenter d'arriver en quatrième position au premier tour, avec un modeste 6,84 % des voix. Cette fois, en revanche, Bayrou se sent pousser des ailes. Au terme d'une ascension continue depuis plusieurs semaines, les derniers sondages le créditent de 17 % d'intentions de vote au premier tour, devant Jean-Marie Le Pen (autour de 13 %) et les autres candidats qui ne seront pas en mesure d'inquiéter les deux « grands ». Ces derniers sont aujourd'hui annoncés autour de 30 % - pour Nicolas Sarkozy - et de 26 % - pour Ségolène Royal. Mais, surtout, un récent sondage Ifop avançait que, s'il passait la barre du premier tour, François Bayrou l'emporterait au second, qu'il soit opposé à Ségolène Royal (54 % contre 46 %) ou même à Nicolas Sarkozy (52/48). Les analystes politiques expliquent cette préférence par les déceptions ou les craintes que les deux principaux candidats peuvent inspirer, tant dans l'ensemble de la population qu'au sein de leurs camps respectifs.

Gaullistes et socialistes déçus
A droite, Nicolas Sarkozy emporte certes l'adhésion du plus grand nombre, mais inquiète ceux qui sont attachés aux principes fondateurs du gaullisme : l'indépendance nationale et une forte dose de préoccupations sociales pour encadrer l'économie de marché. Sa préférence atlantiste - « bushiste », ironisent certains - sa tiédeur européenne et ses penchants autoritaires font craindre des dérives trop droitières, dans lesquelles ils ne reconnaîtraient pas l'image qu'ils se font de la France. De son côté, Ségolène Royal, partie en flèche dans une campagne très personnelle, ne convainc pas unanimement cette gauche qui lui reproche, tour à tour, une certaine légèreté programmatique, le délaissement prolongé de l'appareil socialiste traditionnel et des orientations trop centristes.

Pour toutes ces raisons, un certain nombre d'électeurs, de gauche comme de droite, pourraient être tentés de leur préférer un candidat centriste dont ils apprécient le « courage », la « simplicité » et la « sincérité », pour citer les qualités les plus souvent reconnues à François Bayrou. Le candidat centriste rassure également ceux qu'inquiète la lente mais constante dégradation des finances publiques de la France. Car, s'il est plus avare de promesses que ses deux grands concurrents, il s'est, surtout, engagé à les financer par autant d'économies compensatoires.

Aussi les entourages de Sarkozy et de Royal commencent-ils à considérer Bayrou comme « le premier homme à abattre ». Et ils ne se privent pas d'y £uvrer. Côté Ségo, on ne manque pas de rappeler que, tout au long de sa carrière très giscardienne et barriste, le président de l'Union pour la démocratie française (UDF) s'est toujours allié à des majorités de droite. Et, côté Sarko, on brandit l'épouvantail de l'ingouvernable Quatrième République lorsque Bayrou prétend dépasser « l'affrontement stérile » entre la gauche et la droite, en réalisant la synthèse entre ce que l'une et l'autre peuvent apporter de meilleur.

Cela dit, la troisième place - et encore moins la deuxième ou la première ! - n'est pas encore acquise à Bayrou, face à un Le Pen qui pourrait se redresser après un début de campagne plutôt modeste. De plus, la mécanique électorale française s'avère rarement favorable aux candidats centristes ou atypiques qui ne disposent pas de l'appui d'un puissant appareil politique et d'une forte base militante. Enfin, on voit encore mal sur quelle majorité « François le Béarnais » pourrait s'appuyer pour gouverner au centre, même s'il n'a pas exclu, s'il était élu, de nommer un Premier ministre socialiste au profil gestionnaire, comme Dominique Strauss-Kahn.

A six semaines du premier tour, il est bien difficile d'imaginer dans quelle posture François Bayrou se trouvera au soir du 22 avril. Mille événements peuvent se produire d'ici là, y compris les plus inattendus. Connaîtra-t-il le sort de Jean Lecanuet, définitivement relégué au « marais centriste » après avoir enfoncé un coin entre Charles de Gaulle et François Mitterrand, au premier tour de la présidentielle de 1965 ? Ou, au contraire, saura-t-il transformer l'actuelle et relative faveur des sondages en véritable élan national ? Pour l'instant, le « troisième homme » affiche une calme confiance, qu'il exprimait en ces termes lors d'une récente interview à L'Express : « Le vote populaire me rejoindra, parce que je suis issu du peuple. Parmi les principaux candidats, je suis le seul qui ait, dans sa vie, travaillé de ses mains. Les gens sentent qui vous êtes. Je suis respectueux de ce qu'ils sont. »